GPI Nr. 3/2007

 

 

 

 


 


Und zum Schluss noch dies … - Et pour finir…

Extraordinaires parcours humains liés à la maladie mentale
A propos de deux ouvrages récents

Von SGGP-Ehrenmitglied Dr. Jean Martin, ancien médecin cantonal, membre de la Commission nationale d'éthique, Echandens

Dans une vie de soignant, il n'est pas rare de ressentir qu'on n'est pas aussi utile au patient qu'on pourrait l'être parce qu'on peine à " se mettre à sa place ", qu'on ne comprend qu'incomplètement la souffrance dont il aimerait qu'on le libère. Deux ouvrages publiés chez Labor et Fides, à Genève, sont précieux à cet égard. Pas seulement pour les médecins, infirmières et autres professionnels de la psychiatrie mais aussi pour ceux qui oeuvrent dans ce qu'on appelle la relation d'aide : médecins de premier recours, psychologues, travailleurs sociaux, médiateurs, aumôniers, responsables d'institutions. Et ils intéresseront vivement ceux qui dans le grand public se préoccupent de la vie de l'esprit, de ses fluctuations et désordres.

Le premier est Doués de folie, publié sous la direction de Nathalie Narbel, secrétaire générale de Pro Mente Sana Suisse romande, et Samia Richle. Avec pour sous-titre Récits à bascule et une préface incisive de Christophe Gallaz, qui situe les expériences de vie décrites, non pas en marge de la société actuelle mais " au coeur fatal de ses comportements majoritaires " ; elles constituent à son avis " une mise en jeu de notre monde surcadré ". Le propos du livre retient l'attention : rassembler les récits de personnes présentant des troubles récurrents du discernement (schizophrénie et syndrome bipolaire maniaco-dépressif, en termes techniques). Sept sont rédigées par ces personnes elles-mêmes, trois ont été recueillies par S. Richle. Les auteurs sont nommés et tout indique qu'il ne s'agit pas de pseudonymes puisque pour chacun une brève biographie est donnée. L'un d'entre eux est né en 1946, huit entre 1958 et 1968, une en 1979. Quatre femmes et six hommes.

Ce rassemblement de parcours marqués par la maladie mentale est substantiel, souvent secouant, et il fascine par moments : par la diversité des éclairages que procurent ces descriptions, par celle des symptômes et signes, des circonstances de vie, par la variété des styles narratifs aussi. Narrations à la première personne qui font bien toucher du doigt ce qui se passe dans la vie (vie intime, parmi les proches, et vie publique) de personnes glissant - le terme apparaît à plusieurs reprises - dans des formes de délire.

Extraits de la contribution de Camille Baumann : " Je suis psychotique, j'affronte l'inexistence au minimum quatre heures par jour. Imploser, fondre ou disparaître au-dedans de soi, je connais (…) Je vais éclater en morceaux, mon corps ne fera plus frontière, je vais me déverser dans la pièce. Moi, la table et les chaises nous ne formerons plus qu'un (…) Il y a du sang partout, ça coule, ça gicle. Une marée d'hémoglobine envahit le parterre et les sièges du bus des transports publics neuchâtelois. Moi seule je le vois, ce sang (…) Exister. Difficile de répondre à son interlocuteur quand on n'est qu'une coquille vide (…) Quand la sensation vient (illusions perceptives), je suis propulsée dans le tableau de Munch, dans son cri. Je suis ce cri, cet écho intérieur qui appelle au secours, mais reste irrémédiablement seul (…) Existe-t-il une borne infranchissable, une membrane transparente qui délimite le monde des normaux et l'isole de son négatif, l'univers des fous ? ".

Le second livre, Quotidien, mon amour, décrit l'extraordinaire parcours psychique et humain de Diana Dillmann, une des auteur(e)s du premier. Histoire d'une quinzaine d'années d'évolutions vives (c'est un euphémisme), pas rarement chaotiques, d'une psychose maniaco-dépressive. Comédienne, musicienne, elle a fait des études de lettres, est à l'aise dans les arts graphiques; le lecteur ne manque pas d'être impressionné par les plusieurs facettes de ses compétences artistiques. Elle a connu sa première casse psy à l'âge de 28 ans et les troubles y relatifs se sont étendus, de manière quasi continue à certaines époques, durant les années suivantes. Avec une vingtaine d'hospitalisations, à Genève et ailleurs, parfois volontaires, souvent pas. Des passages discutant les formes de contrainte en milieu psychiatrique intéresseront particulièrement les professionnels du domaine.

Quotidien, mon amour est fait pour l'essentiel d'un journal tenu entre octobre 2004 et mai 2006, tout en incluant de nombreux flashbacks sur les périodes antérieures. Récit que j'ai envie de dire formidable, au sens fort du terme, sur une vie aux prises avec des souffrances et troubles multiples, typiquement psychiques ou alors physiques (migraines, vomissements et autres manifestations digestives, …). Le lecteur n'échappe guère à l'impression d'être - lui aussi - pris dans un maelstrom existentiel, un tohu bohu qui coupe le souffle ! Il faut relever notamment les virées, les fugues sans crier gare, à Paris, à Milan, à St-Cergue (cette dernière déjà contée dans Doués de folie), marquées par la manie - voire l'érotomanie, évoquée dans la transparence - dans les transports, dans la rue, à l'hôtel, dans les grands magasins. On ressent dans ces périodes labiles, aiguës ou subaiguës, une incertitude majeure sur ce dont demain sera fait… Les choses ne se passent pas trop mal aujourd'hui, cette semaine, mais ensuite, d'ici quelques heures… ? Cela, et d'autres aspects du récit, ont frappé le personnage désespérément rationnel, " non papillonnant ", qui rédige ces lignes.

Véritable leçon de vie. On comprend mieux comment beaucoup de (grands) artistes ont été largement en dehors des limites de la norme au plan psychique - que cela ait été ou non étiqueté pathologique. Le témoignage de Diana Dillmann est très fort, assurément inhabituel, marqué par l'intensité, l'originalité, la créativité - dans la vie et l'écriture ; par la capacité de faire toucher du doigt des expériences majeures de glissements et " explosions " psychiques.

Jacques Berchten encore : " Pourtant, bien des artistes, intellectuels, sociologues, tous hommes et femmes de la cité, souhaiteraient comprendre davantage ce monde souterrain qui concerne, quoi qu'on en dise, chacun d'entre nous ". Nous sommes en effet tous concernés par le monde de la perturbation psychique. Ces ouvrages contribuent de manière forte à mieux l'appréhender.

Références : N. Narbel et S. Richle (dir. publ.), Doués de folie - Récits à bascule, et D. Dillmann, Quotidien mon amour. Tous deux chez Labor et Fides (Genève), Collection Ecrivains du réel, 2006.


Quelle: "Gesundheitspolitische Informationen" (GPI), Nr. 3/2007.